Décodage > Cardinal Poupard : comment réagir ?

"(...) Deux vagues se heurtent aujourd’hui, apparemment antinomiques : une sécularisation croissante, et ce qu’on appelle « le retour du religieux ». En fait, il n’y a pas eu de départ ! Ce sont les sciences sociales, imbues du préjugé du dépérissement inéluctable des religions, qui nous ont mis cette idée en tête. Mircea Eliade voyait beaucoup plus clair : "L’homme est fondamentalement homo religiosus". [1]
En revanche, il y a eu une perte de crédit des grandes religions, et une érosion de la pratique religieuse. La conséquence, c’est ce que constatait déjà le prophète Ézéchiel : "S’ils se détournent de l’eau vive, ils iront vers les citernes crevassées". Et le Curé d’Ars, d’une autre manière : "Enlevez-leur les prêtres, ils adoreront des bêtes".
La culture dominante récuse le transcendant et l’absolu. Mais, si vous relativisez l’absolu, les gens absolutisent le relatif. Nous en avons eu un exemple tragique, au siècle dernier, avec les dizaines de millions de morts causées par les totalitarismes, qui ont absolutisé la classe, la race...
Les attaques actuelles contre le christianisme n’engendrent pas un athéisme tranquille ! Elles ouvrent la porte à toutes sortes de nouveaux mouvements religieux. C’est dans ce contexte que s’insère la vague de Da Vinci Code. Un peuple de non-croyants ne peut pas s’empêcher de croire.
(...) Dès le début de sa première encyclique, Dieu est amour, Benoît XVI dénonce le malentendu fondamental entre le message de l’Église et la perception que la culture dominante en a. Le message de l’Église est un message positif, une Bonne Nouvelle : Dieu est amour, et nous sommes appelés à vivre l’amour.
Le pape cite explicitement Nietzsche, et d’autres, pour montrer que le message de l’Évangile n’est pas celui que ces penseurs croient réfuter. Il a l’audace de dire que l’agapè [amour divin] n’est pas contre l’eros [amour sensuel], mais lui donne au contraire sa véritable dimension.

Comme une résurgence de l’esclavage spirituel antique. Dans les premières pages de son encyclique, Benoît XVI aborde cette question, en évoquant les prostituées sacrées dans les temples païens. Cette utilisation de l’eros réduisait les femmes qui en étaient les victimes à des objets, les privant de leur dimension de personnes.
Vous croyez que, contrairement au christianisme, les religions païennes valorisaient l’eros ?
C’est le contraire, elles en faisaient un instrument de domination. Comme à Corinthe au temps de saint Paul. Les religions à mystères de l’Orient envahissaient alors le pourtour méditerranéen. Or, aucune d’elles n’a tenu devant le message chrétien. Pourquoi ? Parce que ce message est la vérité ? Bien sûr. Mais quel chemin prend la vérité pour convaincre ? Celui du cœur de l’homme, et de sa dignité.
Chaque fois que j’ai eu le bonheur d’accompagner des pèlerins à Corinthe sur les pas de saint Paul, je pensais à la petite taille de l’Apôtre face à l’amphithéâtre immense, et à cette rue des lupanars aboutissant au port. Il a osé tenir tête à tout ça, il a prêché le Christ crucifié et ressuscité, et il a convaincu !
Ne baissons pas les bras. D’autant qu’aujourd’hui, notre « petit troupeau » représente plus d’1 milliard de catholiques, et 2 milliards de chrétiens dans le monde. Paul n’avait pas tant de monde autour de lui !
Elle n’est pas neuve, et elle a été maintes fois réfutée. Beaucoup de gens ont l’impression de découvrir la lune, or la gnose est une vieille lune ! Le grand argument, c’est de faire croire que l’Église est bâtie sur le mensonge. Mais ces histoires abracadabrantes sur Jésus et Marie Madeleine ne tiennent pas debout, et cela fait deux millénaires qu’on le sait. "Ce que nous croyons n’est pas construit sur des fables, dit saint Pierre, mais sur une réalité et des faits que nous avons vus." Comme les autres apôtres et les martyrs des premiers siècles, Pierre a payé son témoignage de son sang. Si donc tant de gens peuvent croire des fariboles sur Jésus, c’est parce qu’ils n’ont pas reçu d’éducation religieuse.
Incitons-les à revenir aux sources, à lire l’Évangile, les Actes des apôtres, et à en étudier l’enracinement historique. L’interprétation que donne la foi est propre à la foi. Mais elle s’appuie sur des faits réels.
Parce qu’ils prétendent vous faire savoir quelque chose que les autres ne savent pas ! C’est très séduisant. Mais c’est un travestissement fondamental du message de l’Évangile, car la Bonne Nouvelle est pour tous, et le salut s’offre à tous ceux qui y adhèrent. La gnose ne l’accepte pas. Par orgueil, sans doute.
Plus profondément, il y a aussi le rejet d’un salut qui implique une conversion. "Détournez-vous du péché et des idoles" ? Mais le péché, c’est parfois agréable, et les idoles, c’est moins contraignant que le Dieu vivant et vrai !
Que conseillez-vous aux chrétiens, pour réagir avec intelligence ? De revenir à la raison. Au sens propre. Tous ces gens voudraient réduire l’Évangile de Jésus à une fable. Or c’est l’inverse, c’est l’Évangile de Jésus qui demande l’usage de la raison. "Au commencement était le Verbe - le Logos -, et le Verbe était Dieu."
De saint Augustin à saint Anselme, toute la Tradition nous dit que s’il faut croire pour comprendre, il faut aussi comprendre pour croire. Les Pères de l’Église, à commencer par saint Justin, ont privilégié le dialogue avec les philosophies. Et Jean-Paul II : la foi et la raison sont les deux ailes qui nous portent dans la connaissance de la vérité.
Du dialogue de la foi et de la raison naît une lumière plus grande. Mais il faut savoir rendre compte de l’espérance qui est en nous. Si la foi dépérit chez un certain nombre, c’est parce qu’ils n’ont plus les mots ni la culture qui leur permettent de l’exprimer. (...)

Bien sûr que non. Depuis deux millénaires, elle fait cette expérience que la confrontation la contraint, au contraire, à mieux comprendre son propre message. (...)
Et puis, la confrontation permet d’éviter l’écueil du fidéisme, cette idée fausse selon laquelle, pour glorifier la foi, il faudrait faire dépérir la raison ! Nul ne peut croire, disait saint Thomas, s’il n’a pas des raisons de croire. Il est urgent de revenir à l’apologétique, c’est-à-dire à la justification de la foi. (...)
Le message chrétien comble l’intelligence. D’où ce "devoir de la pensée" que célèbre Pascal.
Bien sûr. Nous évoquions les ailes de la raison et de la foi. L’imaginaire aussi est une aile merveilleuse. Lors d’un colloque récent sur la littérature anglo-américaine entre la réalité et la fiction, des spécialistes de Tolkien et d’autres nous ont enchantés en nous montrant qu’entre le logos et le muthos - entre le discours conceptuel et le mythe -, c’est le muthos qui permet le mieux d’accéder au mystère. En français, nous avons amoindri le concept de "mythe", en le réduisant à une chose qui n’existe pas. Le mythe, c’est d’abord une manière imagée de traduire des réalités profondes. Voyez les images du Nouveau Testament : le temple, le corps, la vigne, le champ, et le trésor caché dans le champ. Ce que Jésus nous a dit de plus profond, il l’a exprimé dans les paraboles. Mais le muthos, aujourd’hui, est terriblement aplati. Il faudrait lui rendre toute sa dimension.
Oui, parce que leurs symboles transmettent un message profond. Mais tout mythe n’est pas bon à croire. Nous devons discerner entre des affabulations reposant sur des mensonges, et des œuvres comme celles-ci, qui permettent d’entrer plus aisément dans le mystère de l’homme que les traités des philosophes et des théologiens. Il en va ainsi de tous les domaines de la culture : le théâtre, la poésie, la musique...
Mais au bout du compte, pour transmettre la foi, il n’y a rien de mieux que des communautés chrétiennes qui en vivent, dans la beauté de la liturgie et de la vie. "Voyez comme ils s’aiment", disait-on des premiers chrétiens, et on voulait savoir pourquoi. Il faut évangéliser le désir.
Oui. Mais sans naïveté. Il faut rétablir la vérité. Quand vous voyez que pour mieux taxer l’Église d’antiféminisme Da Vinci Code est quasi muet sur la Vierge Marie, figure féminine centrale de l’Évangile et de la vie de l’Église, omniprésente dans vingt siècles de piété et d’art chrétiens de l’Orient à l’Occident, qu’est-ce que cela veut dire ? Que l’auteur est passé, consciemment ou non, à côté de l’essentiel.
Sans ajouter une nouvelle violence à la violence qui nous est faite, nous ne devons pas laisser travestir sans réagir ce à quoi et celui en qui nous croyons. Nous devons crier : "Ce n’est pas vrai !" Personne ne peut accepter qu’on attaque son père ou sa mère. Le Christ nous est plus cher que tout au monde. Face au mensonge, la charité n’est pas d’être gentil, mais d’être vrai.
[1] Dictionnaire des religions, sous la direction du cardinal Poupard avec la collaboration de cent cinquante spécialistes, 3ème édition, 1997, Puf
Famille chrétienne
davincicode-laverite.com
Famille chrétienne, hebdomadaire familial catholique, dossier Da Vinci Code, une imposture dévoilée, 07/05/2005, n° 1425, 3 .
Série spéciale Da Vinci Code - la vérité : 13 mai, 20 mai, 27 mai et 3 juin 2006
+ D'infos
Source : Famille chrétienne, Propos recueillis par Marie-Joëlle Guillaume, n° 1482, p. 28-32, 10 juin 2006
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