L’Eglise et les femmes ? > Décodage > L’Eglise, une secte qui a réussi ?

Un taxi me dépose devant un monastère catholique de la Côte d’Azur. Apercevant un moine, le chauffeur demande : "Oh c’est quoi, c’te secte ?" En salle de montage, un technicien de télévision regarde sur son écran le million de jeunes aux JMJ, et s’exclame : "Putain, la grosse secte !" Dans un dîner, un convive prend l’air sagace et dit : "Le christianisme, au fond, c’est seulement une secte qui a réussi".
Ces trois anecdotes expriment la même idée : "Toute croyance est une secte". C’est une idée en vogue. Mais elle est anachronique si on l’applique au christianisme, qui existe depuis deux mille ans… En effet, ce que nous nommons aujourd’hui "secte" est un phénomène très récent : il date de la fin du XXème siècle.
Qu’appelons-nous "secte", en 2006 ? Des groupes qui pratiquent la "manipulation mentale". "Ils m’ont enlevé mes idées et ils ont mis les leurs à la place", accuse une jeune femme qui dit avoir été "manipulée". Cette notion de manipulation fait appel à des techniques modernes (et laïques), nées au XXe siècle à partir des sciences du comportement. Pendant la guerre froide, le KGB fut accusé de "lavage de cerveau". Puis on a accusé le marketing de "manipuler" les consommateurs. Maintenant, la hantise de la "manipulation" touche tous les domaines de la vie quotidienne : "Je ne veux pas être manipulé !" est une phrase que l’on entend de plus en plus souvent, à propos de la vie professionnelle ou des relations humaines.
Cette hantise ambiante touche aussi le domaine religieux. D’où la crainte que nous inspirent les sectes : on les croit spécialistes de la "manipulation". C’est le sujet de nombreux livres, et d’une loi française du 30 mai 2001. Selon celle-ci, toute secte "abuse frauduleusement de l’état d’ignorance ou de la situation de faiblesse d’une personne en état de sujétion psychologique ou physique, résultant de pressions graves ou réitérées, ou de techniques propres à altérer son jugement".
Cette crainte doit-elle s’appliquer en priorité aux religions ? Non. Beaucoup de sectes ne sont pas "religieuses" : leur fonds de commerce est l’écologie, la psychologie, la science, etc.
Et cette crainte peut-elle s’appliquer au christianisme ? Non. L’évangélisation est le contraire d’une "technique", d’une "pression" ou d’une "altération du jugement" : la conversion chrétienne repose sur la libre adhésion, sinon elle ne vaut rien aux yeux de l’Église.
"Dans les sectes aussi, on entre librement !", apparemment… Mais les sectes exploitent les passions qu’elles repèrent chez l’individu, et dont il est dépendant. À l’inverse, l’Église lui propose de se libérer de ses passions, en s’ouvrant au Christ libérateur.
Cela dit, les médias sont prompts à voir de la "manipulation mentale" dans la simple
piété. Exemple dans un magazine parisien en avril 2006 : "Qu’il y ait lavage de cerveau, c’est évident : [ils] passent leur temps à lire, relire et commenter […] les encycliques des papes, ou sainte Thérèse de Lisieux… Et quand ils ne prient pas, ils évangélisent leur entourage". Si c’est là l’effet d’une manipulation, il aurait fallu envoyer des "déprogrammeurs anti-sectes" redresser les idées de Mère Teresa, future sainte de Calcutta, ou de Mgr Romero, futur martyr du Salvador !
La loi et les ligues anti-sectes pensent défendre les gens contre eux-mêmes. Selon elles, il faut être faible d’esprit, dépressif ou vulnérable pour entrer dans un groupe sectaire. En réalité, ce n’est pas toujours le cas : la movie-star Tom Cruise milite pour la Scientologie, mais ne fait pas figure de débile mental. Pas plus que le chef d’orchestre suisse dont le nom fut cité à propos du Temple solaire… Force est d’admettre que beaucoup de gens entrent dans une secte délibérément, et pour le même motif psychologique que si elles entraient dans une Église : trouver un sens supérieur à leur vie. Mais les attentes des adeptes ne suffisent pas à définir le phénomène des sectes – ni à le situer par rapport à l’Église. Il y a une différence objective et radicale. L’idéologie d’une secte est un produit de consommation, fabriqué en fonction des fantasmes du moment, pour prendre une part du marché contemporain de la "recherche spirituelle" et pour faire du profit (rares sont les sectes désintéressées). À l’inverse, la foi de l’Église n’est pas fabriquée, mais reçue : c’est un courant qui traverse les siècles, à partir d’un événement fondateur, survenu il y a deux mille ans. Et son but de toujours n’est pas de monter un “business”. Selon qu’il entre dans l’Église ou dans une secte, l’individu d’aujourd’hui ne trouvera ni le même type de message, ni la même démarche…
Une partie de l’opinion pense tout de même que le catholicisme a des tendances sectaires. Pour "preuve", on cite l’Opus Dei.
Sa légende noire a été chauffée au rouge par Da Vinci Code (des millions de lecteurs et de spectateurs) : ce livre et ce film montrent – entre autres – un psychopathe mystique, "moine tueur de l’Opus Dei", qui se fouette jusqu’au sang avant d’assassiner les gens à coups de candélabre !
Ici, la désinformation est telle qu’il faut réinformer le public : la véritable histoire de l’Opus Dei et la vie de ses membres n’ont rien à voir avec les sectes ; cette organisation est l’une des voies de la spiritualité catholique dans le monde moderne. C’est ce que Rome a montré par la canonisation de saint Josémaria Escriva, en 2002.
Mais ce type de preuve ne convainc que les croyants. Il n’impressionne pas les médias, ni les milieux officiels. Ceux-ci croient volontiers que l’Église abrite des sectes. En avril 2006, un journal parisien parle d’"odeurs de secte" à propos des Légionnaires du Christ… parce que cette congrégation, écrit-il, est "d’une discipline quasi militaire" : comme si les sectes ne se définissaient que par la discipline ! Puis, en mai 2006, la même congrégation est mise à l’épreuve par un acte de justice du Vatican : la Congrégation pour la doctrine de la foi, approuvée en cela par Benoît XVI, envoie le fondateur des Légionnaires – l’octogénaire Marcial Maciel – "vivre une vie retirée dans la prière et la pénitence", à cause d’affaires de mœurs. Punition directement issue du grave discours que le cardinal Ratzinger avait tenu devant le consistoire, en 2005, et où il avait évoqué l’état moral d’une partie du clergé… Qu’une “cautérisation” soit urgente dans l’Église, c’est évident, et la fermeté de Benoît XVI est salubre. Mais certains médias se trompent en voyant la sanction romaine comme un désaveu envers l’ensemble de la congrégation du Père Maciel. Et ils se trompent encore plus en accusant celle-ci de "dérive sectaire". Ce qu’ils lui reprochent, finalement, ce ne sont pas les errements personnels de son fondateur : c’est son adhésion monolithique à la doctrine de l’Église. C’est l’aspect abrupt de cette adhésion qui paraît "sectaire" aux consciences d’aujourd’hui... (...)
Le chrétien ne se soumettant pas à toutes les "valeurs d’aujourd’hui", certains médias et certains romanciers l’accusent d’être "sectaire". Le mot est mal choisi par ceux-là même qui puisent dans l’idéologie des sectes. L’exemple flagrant est Dan Brown. L’idée de son Da Vinci Code vient de sectes américaines : celles qui veulent que Marie Madeleine soit "la mère d’une lignée biologique de descendants de Jésus". Un autre roman de Brown, Anges et démons, s’inspire aussi de sites Internet sectaires (persuadés que l’Église catholique fait partie d’un complot mondial) ; le public, happé par le scénario trépidant du livre, ne sent pas qu’on lui infuse au passage des bobards de sectes. Dan Brown n’est pas le seul à lancer au public des idées inventées par tel ou tel courant sectaire. Les médias le font aussi. Ainsi le bidonnage de l’Évangile de Judas : à Pâques 2006, la chaîne National Geographic et une partie de la presse ont proclamé que l’Église avait caché la véritable histoire du Christ. Quelle preuve en donnaient-ils ? Un faux évangile, gnostique, c’est-à-dire non chrétien, écrit deux ou trois siècles après les quatre Évangiles canoniques ! Comment ce texte très tardif serait-il "plus proche de la vérité d’origine" que celui de Matthieu, Marc, Luc et Jean ? Cette supposition est irrationnelle : ce qui est un des signes des idéologies de sectes. Et justement, ladite supposition a été fabriquée dans des cercles néognostiques du XXe siècle, puis diffusée par les canaux du New Age… avant de se retrouver en couverture de Science et vie (janvier 2006), puis à la télévision en avril. Effet massue sur le grand public ! (J’en suis témoin, pour avoir entendu les badauds poser et reposer la question lors d’un salon du livre à la mi-avril).
Le climat d’aujourd’hui admet mieux les rêveries New Age que le message chrétien. Les gens croient facilement que l’homme est régi par des "forces cosmiques", qu’il faudrait "capter" pour "épanouir notre potentiel". Or, c’est le langage des groupes sectaires. Il a envahi le moindre cours de gymnastique harmonique ou de développement du bien-être… "Captez l’énergie céleste", dit le professeur de do-in à son groupe de paisibles dames de la banlieue ouest de Paris. Se rendent-elles compte que c’est un langage néopaïen, plus proche de celui des sectes que de la culture chrétienne ? Trois jours après, l’une d’elles – à une réunion de sa paroisse – se surprend à employer le langage en question ! "Il faut nous ouvrir aux énergies de l’univers, ne plus être enfermés dans nos dogmes…" Et voilà la réunion obligée d’en revenir aux fondamentaux de la religion catholique : un dogme est-il une "fermeture", ou une fenêtre ouverte ? L’univers est-il régi par des "énergies", ou par un Dieu Créateur ?
Ainsi les idées des sectes sont-elles dans l’air du temps. Un vent d’antichristianisme souffle. Mais c’est face au vent que les avions décollent : l’Évangile s’appuie sur ce qu’on lui oppose, il le traverse, il emmène avec lui son contradicteur, en altitude. En fait, c’est le Christ qui attire notre vie "vers Lui et vers le haut", disait Benoît XVI durant la veillée pascale 2006. Ré-informer nos proches, faire sentir ce qu’est réellement la foi chrétienne : il n’y a pas de meilleure façon de dissiper les fantasmes.
[1] Source : L’Église est-elle une secte qui a réussi ?, Patrice de Plunkett, Famille chrétienne] n° 1481 du 3 juin 2006
Patrice de Plunkett
Son blog : plunkett.hautetfort.com
Journaliste depuis 1972, Patrice de Plunkett participe en 1978 à la création du Figaro Magazine.
Converti au christianisme depuis 1985, il est membre de la revue Kephas et de l’Ordre du Saint-Sépulcre de Jérusalem, organisme du Saint-Siège spécialisé dans l’aide aux chrétiens de Terre Sainte.
- orphee | 25 septembre 2007 | L’Eglise, une secte qui a réussi ?
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